AAC: MIDÉO 43 (2028) « Sībawayh et les savoirs de son temps. Influences, dialogues, critiques & héritages »

Date limite 31/12/2026

Figure fondatrice de la grammaire arabe, Sībawayh (m. vers 180/796) occupe une place singulière dans l’histoire intellectuelle de l’islam médiéval. Le Kitāb, œuvre monumentale et sans précédent connu, ne constitue pas qu’une tentative de codification de la langue arabe : il est aussi un carrefour où se croisent traditions orales, pratiques philologiques, raisonnements analogiques, réflexions logiques et débats théoriques sur la langue, le sens et la norme. Abū al-ʿAbbās Muḥammad ibn Yazīd al-Mubarrad (m. 285/898) disait de cette œuvre (Baġdādī, Ḫazāna 1, 371) : « Aucun ouvrage n’a été écrit dans quelque science que ce soit qui soit comparable à celui de Sībawayh. Les livres composés dans les [autres] sciences ont besoin d’autres références [pour être compris], alors que celui qui comprend le livre de Sībawayh n’a besoin d’aucun autre à ses côtés ».1

Le Kitāb constituerait-il un système fermé, qui se suffit à lui-même et qui n’aurait pas de précurseur ou de maître ? En replaçant le Kitāb dans les réseaux intellectuels de Baṣra et de Kūfa, on ne peut manquer de constater que les traditions grammaticales qui lui sont antérieures, de même que les savoirs transmis par les récitateurs du Coran (qurrāʾ), les poètes, et même les grammairiens (nuḥāt) anonymes qu’il cite, ainsi que par des maîtres tels qu’Ibn Abī Isḥāq (m. 117/735 ?), ʿĪsā ibn ʿUmar (m. 149/766), Abū ʿAmr ibn al-ʿAlāʾ (m. 154/771 ?), al-Ḫalīl ibn Aḥmad al-Farāhidī (m. 170/786 ?), Hārūn ibn Mūsā (m. 170/786), ou encore Yūnus ibn Ḥabīb (m. 182/798), ont effectivement laissé leur empreinte sur cette œuvre. Celle-ci est donc loin de constituer une « météorite » tombée sans annonce : elle s’inscrit au contraire dans un faisceau dense d’influences, de pratiques savantes et de traditions intellectuelles qui l’ont précédée et rendue possible.

On pourra également revenir sur d’éventuelles influences extra-arabes sur Sībawayh, question classique mais toujours ouverte : faut-il rouvrir le dossier d’une influence des philosophies grecques et indiennes, notamment de la logique aristotélicienne, d’autant plus que Sībawayh était d’origine persane ? Ou, au contraire, défendre l’idée d’une grammaire arabe originale, solidement enracinée dans la culture arabo-islamique et héritée de maîtres comme al-Ḫalīl ? Dans ce cadre se pose enfin la question du statut de la terminologie du Kitāb : usage établi ou création importée par l’auteur ?

On s’arrêtera sur les domaines du savoir arabe que Sībawayh a contribué à fonder : une nouvelle manière de penser la langue, ses régularités, ses exceptions et son rapport à la rationalité, ainsi que son influence durable sur la science grammaticale. Le Kitāb, première somme fondatrice de la grammaire arabe et socle de l’école baṣrienne, a fixé des principes toujours opérants. Mais son impact dépasse-t-il le champ linguistique ? On pense notamment aux uṣūl al-fiqh, qui se seraient appuyés sur l’ouvrage pour établir leurs règles, dans un contexte étroitement lié au ḥadīṯ et au fiqh. On peut aussi relever l’influence de notions comme l’« opérateur » (ʿāmil) et l’introduction de concepts interprétatifs tels que l’« ellipse » (iḍmār) et l’« omission » (ḥaḏf). Se pose ainsi la question de la manière dont la grammaire de Sībawayh a pu structurer d’autres savoirs de l’Islam classique (rhétorique, droit, herméneutique…) et selon quelles modalités conceptuelles.

Enfin, le dossier thématique accordera une place centrale aux critiques adressées à Sībawayh, qu’elles soient grammaticales, méthodologiques ou épistémologiques : controverses avec l’école de Kūfa, objections formulées par des grammairiens postérieurs, mais aussi débats plus larges sur la légitimité de l’analogie (qiyās), de l’usage (samāʿ) ou de la norme. Ces critiques seront interrogées non comme de simples désaccords techniques, mais comme l’expression de conceptions concurrentes du savoir linguistique, parfois liées à d’autres disciplines (jurisprudence, logique, exégèse…)

Dans ce cadre, le dossier thématique tentera d’inscrire Sībawayh dans une histoire transversale des savoirs, attentive aux circulations entre grammaire, philosophie, logique, théologie et sciences religieuses.

https://www.ideo-cairo.org/fr/mideo-fr/appel-a-contributions-pour-le-mideo-43-2028/ 

Axes thématiques

Axe 1 – Les savoirs reçus par Sībawayh : traditions, maîtres et contextes

Cet axe s’intéresse aux héritages intellectuels qui nourrissent l’œuvre de Sībawayh : traditions orales arabes, poésie préislamique et islamique, lecture du Coran, enseignement d’al-Ḫalīl, pratiques savantes de Baṣra. Les contributions pourront interroger la nature de ces savoirs (oraux/écrits, normatifs/descriptifs) et leur articulation dans le Kitāb.

Axe 2 – Les éventuelles influences extra-arabes dans le Kitāb de Sībawayh

L’élaboration du Kitāb s’inscrit dans un contexte intellectuel pluriel, marqué par la circulation de méthodes et de concepts issus de diverses traditions présentes dans l’Irak abbasside du 2ᵉ/8ᵉ siècle. Le dossier thématique cherchera dès lors à évaluer dans quelle mesure l’œuvre a intégré, nolens volens, des influences extra-arabes, et comment celles-ci ont été reconfigurées au service d’un projet linguistique proprement arabe.

Axe 3 – Sībawayh comme fondateur : concepts, méthodes et innovations

Ce troisième axe porte sur les apports propres de Sībawayh : conceptualisation grammaticale, usage du raisonnement analogique, statut de l’exception, articulation entre forme et sens. Les contributions pourront analyser la portée théorique de son œuvre et son rôle dans la constitution de la grammaire comme discipline autonome.

Axe 4 – Critiques, controverses et savoirs concurrents

Cet axe examine les critiques adressées à Sībawayh par ses contemporains et ses successeurs : école de Kūfa, grammairiens postérieurs, remises en cause de ses choix méthodologiques. Il s’agira de comprendre au nom de quels autres savoirs (usage vivant, tradition locale, logique, théologie…) ces critiques sont formulées, et ce qu’elles révèlent des débats épistémologiques de l’époque.

Axe 5 – Postérités et circulations interdisciplinaires

Ce dernier axe explore la réception de Sībawayh dans les siècles suivants : influence sur la grammaire arabe classique, rapports avec la logique, la jurisprudence (uṣūl al-fiqh), l’exégèse coranique, ou encore la philosophie du langage. Les contributions pourront également interroger la place de Sībawayh dans les histoires modernes des sciences du langage.

Modalités de soumission

Les articles reçus seront au format demandé par le MIDÉO (voir ici les recommandations aux auteurs…) seront soumis au processus régulier d’acceptation dans le MIDÉO (évaluation par les pairs en double anonymat).

Les articles sont à envoyer avant le 31 décembre 2026 à l’adresse suivante : jean.druel@ideo-cairo.org.

Le volume sera publié en juin 2028.

Responsables éditoriaux du dossier thématique : Jean DRUEL & Aziz HILAL.

Source primaire

Ḫazāna       al-Baġdādī (m. 1093/1682) ʿAbd al-Qādir ibn ʿUmar, Ḫazānat al-adab wa-lubb lubāb lisān al-ʿArab, volume 1, édité par ʿAbd al-Salām Muḥammad Hārūn, le Caire : Dār al-Kitāb al-ʿArabī, 1387/1967.

Études récentes en lien avec le dossier thématique

al-ʿĀyid, Sulaymān ibn Ibrāhīm (2015). “Sībawayh muʾassis li-l-naḥw al-ʿarabī am muṣannif lahu? Qirāʾa ǧadīda fī tafsīr našʾat al-naḥw al-ʿarabī”. al-Ḥuǧǧa (Marrākush) 1, 14–43.

Baalbaki, Ramzi (2008). The legacy of the Kitāb: Sībawayhi’s analytical methods within the context of the Arabic grammatical theory. Leiden & Boston: Brill.

Baalbaki, Ramzi (2025). Muqawwimāt al-naẓariyya al-luġawiyya al-ʿarabiyya. Bayrūt: al-Ǧāmiʿa al-Amrīkiyya.

Carter, Michael G. (2016). Sibawayhi’s principles. Arabic grammar and law in early Islamic thought. Atlanta: Lockwood Press.

al-Dirbī, Muḥammad Ǧumʿa (2021). “al-Istiqrāʾ al-nāqiṣ fī Kitāb Sībawayh”. Maǧallat al-Maǧmaʿ al-ʿIlmī al-ʿIrāqī 68/2, 5–24.

Druel, Jean N. (2025). Three Western recensions of Sībawayh’s Kitāb. Leiden & Boston: Brill.

Fassberg, Teddy (2022). “The Greek death of Sībawayhi and the origins of Arabic grammar”. Bulletin of the School of Oriental and African Studies 85 (2), 173‒193.

al-Ġāmidī, Rihām Ibrāhīm ʿAbd Allāh (2023). “Ihtimām šurrāḥ Kitāb Sībawayh bi-nusaḫ al-kitāb wa-l-furūq baynahā fī abwāb abniyat al-asmāʾ al-ṣaḥīḥa”. Fikr wa-Ibdāʿ 149, 409–423.

Ǧumʿī, ʿĀʾiša (2016). al-Ḥaḏf al-naḥwī ʿinda Sībawayh fī ḍawʾ al-naẓariyya al-ḫalīliyya al-ḥadīṯa. Irbid: ʿĀlam al-Kutub al-Ḥadīṯ.

Ḥammūdī, Hādī Ḥasan (2025). Usṭūrat Sībawayh. al-Qāhira: Shams.

Maqbūl, Idrīs (2015). Sībawayh muʿtaziliyyan: ḥafariyyāt fī mītāfīzīqā al-naḥw al-ʿarabī. al-Dawḥa wa-Bayrūt: al-Markaz al-ʿArabī li-l-Abḥāṯ wa-Dirāsat al-Siyāsāt.

al-Nūrī, Muḥammad Ǧawād (2016). al-Tafkīr al-ṣawtī ʿinda Sībawayh fī ḍawʾ ʿilm al-luġa al-ḥadīṯ. al-Quds: Dār al-Ǧundī.

Ruqayd, Muḥammad (2024). al-Naẓariyya al-ʿāmiliyya al-sībawayhiyya: ḥudūd al-qirāʾa. Marrākush: Rukāz.

Sadan, Arik (2015). “Sībawayhi’s and later grammarians’ usage of ḥadīṯs as a grammatical tool”. Amal Elesha Marogy & Kees Versteegh (ed.), The Foundations of Arabic Linguistics II, Leiden & Boston: Brill, 171‒183.

al-ʿUyūnī, Sulaymān ibn ʿAbd al-ʿAzīz ibn ʿAbd Allāh (1442/2021). Ḥawāšī Kitāb Sībawayh. al-Riyāḍ: Dār al-Ṭība al-Ḫaḍrāʾ.

Versteegh, Kees (2015). “What’s it like to be a Persian? Sībawayhi’s treatment of loanwords”. Amal Elesha Marogy & Kees Versteegh (ed.), The Foundations of Arabic Linguistics II, Leiden & Boston: Brill, 202‒221.

al-Zubaydī, Saʿīd Ǧāsim (2022). “al-Kitāb bayna al-Ḫalīl wa-Sībawayh”. Maǧallat al-Maǧmaʿ al-ʿIlmī al-ʿIrāqī 69/1, 169–178.

Bouton retour en haut de la page