AAC: Construire l’altérité par le langage : discours de stigmatisation et processus d’exclusion au Moyen Âge (Lyon 2)

(Occident latin, Byzance et mondes islamiques, IVe–XVe siècle)

  • Présentation

Ce programme prend la suite d’autres initiatives comparatistes comme le projet européen RELMIN, qui portait sur le « statut légal des minorités religieuses dans l’espace euro-méditerranéen des Ve–XVe siècle ». Si les travaux en histoire sociale et économique et en histoire religieuse de l’Occident médiéval ont déjà fait émerger de l’ombre certaines catégories tels que les pauvres, les criminels, les lépreux, ceux qui pratiquaient des métiers infamants ou encore les étrangers et les hérétiques, ces recherches se sont surtout focalisées sur les aspects socio-économiques et juridiques de la marginalisation, ou sur le versant religieux à la fois de la mise sous tutelle ou, au contraire, de la mise à l’écart, voire de la persécution d’une partie de la population.

Pour le Moyen Âge latin en particulier, Robert I. Moore avait élaboré la théorie d’une « société de persécution », rassemblant dans un même processus d’émargination sociale des groupes à l’apparence disparate (juifs, hérétiques, homosexuels, indigents, travailleurs déconsidérés…) en tant que cibles d’une oppression systématique exercée par le pouvoir politique. En s’inspirant en partie de l’entreprise de Moore, Giacomo Todeschini a pu déterminer les modalités d’élaboration du code social de l’exclusion en Europe sur la longue durée. Son analyse de la littérature théologique, notamment franciscaine, a mis en lumière les processus par lesquels certains groupes furent retranchés de la communauté chrétienne en raison de leur provenance, de leurs actes délictueux, ou de leur condition sociale. Les hérétiques comptent parmi ces exclus frappés d’infamie et l’historiographie récente sur l’hérésie a démontré que les auteurs ecclésiastiques ont largement « forgé » ce phénomène, requalifiant toute dissidence d’ordre politique, social ou économique à l’égard du clergé en menace à éradiquer, jusqu’à l’assimiler à un crime de lèse-majesté divine nécessitant un arsenal juridique et des procédures canoniques d’exception. Néanmoins les articulations entre dissidence religieuse et autres formes de marginalité demeurent insuffisamment explorées, malgré l’existence avérée de passerelles discursives et juridiques entre la représentation des hérétiques et celle d’autres groupes stigmatisés.

Pour les mondes musulmans médiévaux, les recherches se sont orientées dans deux directions principales. En premier lieu, un champ de recherche fécond sur l’ethnicité et l’identité a récemment renouvelé en profondeur nos connaissances sur les dynamiques d’intégration ou d’extranéisation de communautés. Kurdes, Berbères, Persans et Arabes ont fourni autant de cas d’étude mettant en lumière ces dynamiques socio-politiques intimement liées à la fabrique de discours sur la norme et de la déviance. En second lieu, l’intérêt pour les notions problématiques d’orthodoxie et d’hétérodoxie appliquées à l’islam s’est également développé, avec l’accroissement des travaux sur les dissidences et les minorités religieuses.

À la vision longtemps admise d’un champ religieux polarisé dès les origines par un sunnisme central triomphant s’est substituée celle d’une mosaïque d’appartenances collectives dès la fin de la première guerre civile (656–661). Cela a eu pour effet de ramener au centre des débats la question de l’élaboration de la norme et donc également des contours de la déviance dans les discours théologiques et juridiques, à mesure que les identités communautaires se sont cristallisées. Enfin, des recherches en histoire sociale, encore très insuffisantes cependant, s’intéressent aux mouvements de révolte et aux populations “subalternes”, marginalisées ou placées en retrait de la société et de ses normes : populations serviles, pègres et milices urbaines, rebelles, vagabonds et soufis antinomiens…

  • Axes

En souhaitant renouveler l’approche du thème de l’altérité et de l’exclusion, nous proposons de mettre davantage en lumière les processus de construction des représentations en montrant de quelle façon le langage tant verbal que visuel peut créer des images qui ont plus de force que la réalité elle-même et qui l’infléchissent, en allant jusqu’à « inventer » l’autre, en en faisant un groupe à condamner et à exclure, voire un adversaire à combattre. Aborder le thème de la construction de l’autre par le biais du langage permettrait de ne pas se focaliser sur un type donné de marginaux appréhendés du point de vue de l’histoire sociale ou religieuse en tant que groupe au sein de la société médiévale, mais de cibler les processus de construction de la différence par rapport à une norme qu’ils contribuent à bâtir, en enquêtant sur la perméabilité des qualifications de l’altérité qui façonnent la réalité en la pliant aux nécessités du pouvoir.

On s’intéressera donc à la formation et à l’usage politique de procédés lexicaux, rhétoriques, ainsi que visuels, qui décrivent et définissent l’autre par la stigmatisation de sa différence (réelle ou présumée), qui le catégorisent le qualifiant juridiquement, et le font exister par la façon dont il est nommé, en finissant par produire un effet de mise à l’écart, voire de ségrégation ou encore de persécution. Dans ce contexte, parmi les langages d’autorité produits par les pouvoirs religieux et laïcs, il est nécessaire de tenir compte des langages du droit qui produisent des qualifications juridiques contraignantes et il s’avère fondamental d’interroger les usages de l’accusation, de type polémique ou juridique, en tant qu’élément de construction de la différence et de sa condamnation.

Prenant appui sur l’analyse des langages, nous voudrions interroger des sources de type très varié, produites, diffusées ou commanditées par les pouvoirs religieux et laïcs, allant des sources théologiques aux textes littéraires et poétiques, aux récits historiques, aux images peintes et sculptées, aux textes juridiques, dans les aires culturelles latine, byzantine et islamiques et sur le
temps long, du IVe au XVe siècle.

Les langages disqualifiants peuvent emprunter à différents domaines, qui viennent parfois se croiser et se superposer dans les sources, et dont il est nécessaire de comprendre l’usage. Ainsi nous interrogerons les domaines suivants :

l’animalité, exprimée par les métaphores et les comparaisons avec des animaux réels
ou mythiques/imaginaires ; ce champ croise celui de la bestialité et de la sauvagerie, où le sauvage s’oppose au domestiqué, qu’il s’agisse de l’homme semblable à une bête, ou de l’espace non
civilisé qui s’oppose à l’espace ordonné et apprivoisé par l’homme ;

les anomalies physiques et les difformités, champ qui croise aussi celui, plus vaste,
de la maladie de l’âme et de la folie ;

la sexualité et le genre, par le biais par exemple de comparaisons sexuées
dépréciatives, de métaphores qui renvoient à une sexualité débridée ou bestiale, de
contre-modèles tels que celui de la femme sournoise et séductrice… ;

l’économie, lorsque l’accusation de mauvais comportements économiques devient
source de discrimination ;

le champ du politique, puisque l’altérité est souvent assimilée au désordre, à la
désobéissance, voire au chaos et à la discorde (la fitna en arabe)

Selon les époques et les contextes, tant dans la chrétienté latine et grecque que dans le monde arabe, ont pu être ciblés l’hétérodoxie, le paganisme, les minorités (religieuses, politiques, ethniques…), différents groupes sociaux (paysans, travailleurs pauvres…), différentes formes de marginalité (mendiants, malades, étrangers…), mais aussi le crime politique et la lèse-majesté.

On se demandera donc pourquoi certains individus ou groupes sont décrits par un langage donné, quelle est sa finalité et son utilité pour définir éventuellement une démarche politique (condamner la révolte et réprimer la rébellion, construire la communauté, renforcer le pouvoir politique laïc ou religieux, etc.) et comment certains individus peuvent être la cible d’attaques qui jouent sur des plans lexicaux multiples dans le but de renforcer leur mise à l’écart voire leur condamnation.

L’idée est en effet d’étudier les croisements et les intersections entre différents discours en prêtant une attention particulière à leur formation sur la longue durée, à leurs développements et spécialisations dans le temps et dans différents contextes, à leur cristallisation éventuelle dans des figures honnies et des modèles négatifs.

  • Périodicité

Le projet prévoit trois journées d’études, organisées autour de trois thématiques
connectées :

-la première JE (12–13 novembre 2026) interrogera le problème de la déviance
religieuse et entend cibler l’hétérodoxie, le paganisme et les minorités
religieuses ;

-la deuxième rencontre (avril 2027) interrogera les altérités sociales, l’altérité
de mode de vie et l’image de l’étranger, dans le cas des minorités ethniques
par exemple, dans le domaine religieux et laïc ;

-une troisième rencontre (novembre 2027) ciblera plus précisément le
domaine du politique (la rébellion, le crime politique, la lèse-majesté…).

  • Organisateurs

-Cyrille AILLET, Université Lumière Lyon 2, CIHAM (UMR 5648)
-Enki BAPTISTE, INALCO, CERMOM (EA4091)
-Valentina TONEATTO, Université Lumière Lyon 2, CIHAM (UMR 5648)

 

Journée d’étude 1 (12-13 novembre 2026)
« Construire la déviance religieuse en Islam et dans les Chrétientés médiévales. Histoire des représentations et approches sémantiques »

Cette journée d’étude propose d’explorer les processus de construction de la déviance religieuse dans les deux traditions monothéistes du christianisme et de l’islam médiévaux, à travers l’analyse du vocabulaire et des représentations discursives et picturales de l’exclusion religieuse. La discrimination s’appuie en effet sur un lexique de la stigmatisation et de la différenciation qui prend racine dans le registre de la polémique, se diffuse dans différents domaines de la culture écrite et visuelle, mais peut aussi gagner le domaine du droit.

Pour comprendre la manière dont les discours, tant verbaux que visuels, créent des représentations qui dépassent la réalité et contribuent à “inventer” l’autre comme groupe à exclure ou à combattre, nous nous intéresserons aux mécanismes par lesquels les pouvoirs religieux et laïcs définissent et catégorisent l’altérité religieuse, en portant une attention particulière à la fois aux langages théologiques et littéraires, aux images ainsi qu’aux langages du droit, dont il sera intéressant de faire émerger la porosité et les influences réciproques dans la mise au point de l’accusation d’hérésie et plus généralement de déviance religieuse. Nous encourageons les études portant sur diverses typologies de sources produites entre le IVe et le XVe siècle dans les aires culturelles latine, byzantine et arabe.

Les axes de recherche privilégiés s’articulent autour des domaines de disqualification
suivants :

l’animalité : métaphores bestiales, comparaisons avec des animaux réels ou
mythiques
la sauvagerie : opposition entre domestiqué/sauvage, civilisé/barbare
les anomalies physiques : difformités, maladie de l’âme, folie
la sexualité et le genre : métaphores sexuées dépréciatives, contre-modèles genrés
l’économie : accusations de mauvais comportement économique
le champ du politique : le désordre, la désobéissance, le chaos et la discorde (la
fitna en arabe).

 

Les propositions de communication d’une page maximum, assorties d’une courte biographie, sont
à envoyer avant le 30 avril 2026 aux trois organisateurs :

-Cyrille AILLET (cyrille.aillet@univ-lyon2.fr)
-Enki BAPTISTE (enki.baptiste@inalco.fr)
-Valentina TONEATTO (valentina.toneatto@univ-lyon2.fr)

 

JE 1_Construire la déviance religieuse
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